🧩 Cas clinique qui interpelle

Femme, 28 ans, vous consulte pour une douleur d’aine antérieure droite évoluant depuis 18 mois.
Aggravée par la station assise prolongée, la course et le yoga (postures en abduction-rotation externe).

Elle a déjà vu son médecin traitant, un rhumatologue et un autre kinésithérapeute. Diagnostic posé : « tendinopathie de l’ilio-psoas ».
Radio de bassin réalisée — compte rendu : « pas de lésion osseuse significative ».

👉 « Et si la vraie cause était dans la radio que personne n’a mesurée ? »

Dans 91 cas sur 98 de dysplasie radiologique, le radiologue ne l’avait pas mentionnée (Gosvig & Jacobsen, Acta Orthop 2021). Le délai diagnostique médian ? 5 ans, après 3,3 professionnels consultés. Le kinésithérapeute de premier recours est le maillon manquant.

⚡ Highlights

🔥La dysplasie de l’adulte est massivement sous-diagnostiquée : 9 cas sur 10 manqués sur les comptes rendus radiologiques
🩻Le LCEA < 25° reste le pivot diagnostique — à mesurer soi-même sur la radio de bassin debout
⚠️Présentation clinique trompeuse : aine, latérale, lombaire, tendinopathies ilio-psoas (56 %) et abducteurs (42 %) associées
💪L’exercice progressif ≥ 12 semaines est la première ligne de traitement avant toute discussion chirurgicale
🎯Tests d’instabilité (AB-HEER, Prone Instability), Beighton, Hip Rotation Arc : une batterie clinique simple et reproductible à intégrer dès lundi

🎯 Introduction — Pourquoi ce JOSPT 2026 change la donne

La dysplasie de hanche de l’adulte est définie par un acétabulum trop oblique ou trop superficiel, qui couvre insuffisamment la tête fémorale. Cette anomalie morphologique, longtemps considérée comme l’apanage du nouveau-né (DDH dépistée par les manœuvres d’Ortolani et Barlow), est en réalité l’une des principales causes de douleur de hanche chez le jeune adulte et un facteur de risque majeur d’arthrose précoce avant 50 ans.

Le problème ? La dysplasie reste structurellement sous-diagnostiquée. Dans une étude radiologique suédoise portant sur 1 870 adultes (Gosvig/Jacobsen 2021), les radiologues n’avaient mentionné la dysplasie que dans 7 cas sur 98 identifiés à la mesure du LCEA — soit un taux de détection de 7 %. Côté clinicien : Nunley et al. (2011) ont documenté un délai diagnostique moyen de 5 ans et un parcours médian de 3,3 prestataires de santé avant le diagnostic correct.

C’est dans ce contexte que Jacobsen et collègues publient en 2026 dans le JOSPT un clinical commentary majeur qui synthétise — pour la première fois de manière intégrée et opérationnelle pour le kinésithérapeute — la présentation clinique, les outils d’examen et les stratégies de rééducation par l’exercice de la dysplasie de hanche de l’adulte.

🔬 Méthodologie de l’article source

Il s’agit d’un clinical commentary (commentaire clinique narratif structuré) du JOSPT, format reconnu pour traduire l’état de l’art en recommandations pragmatiques. Les auteurs — Julie Sandell Jacobsen (Aarhus), Joanne Kemp (La Trobe), Michael Reiman (Duke), Inger Mechlenburg (Aarhus) et Joshua Heerey (La Trobe) — réunissent l’écosystème scientifique le plus actif sur la préservation de la hanche de l’adulte.

Le commentaire propose : (1) une mise au point physiopathologique et épidémiologique, (2) un cadre d’évaluation clinique combinant interrogatoire, drapeaux rouges, tests fonctionnels et tests provocateurs avec leurs propriétés psychométriques, (3) une lecture critique des paramètres radiographiques (LCEA, classification d’Ottawa) et (4) un cadre de prise en charge par l’exercice avec progression sur ≥ 12 semaines.

📌

Ce document s’appuie sur les essais en cours MovetheHip (NCT04795843, 200 patients, fin 2027) et PreserveHip (PAO + entraînement en résistance progressive vs entraînement seul) — deux essais en train de redéfinir le standard de soin.

📊 Données clés à retenir pour votre pratique

1 Prévalence — ce n’est pas une maladie rare

Méta-analyse Freiman et al. (Orthop J Sports Med 2022) intégrant 11 études et 19 648 hanches.

5 %
Dysplasie classique (LCEA < 20°)
~80 %
Patients symptomatiques : femmes
< 50 ans
Risque arthrose précoce

2 Le diagnostic est massivement manqué

Étude pivot de Gosvig & Jacobsen (Acta Orthop 2021) sur 1 870 radiographies pelviennes consécutives en Suède :

98
cas de dysplasie identifiés au LCEA
91
non mentionnés par le radiologue
9/10
cas manqués sur compte rendu

Et ce sont les comptes rendus que vous lisez en consultation.

3 Présentation clinique — le piège du polymorphisme

La dysplasie symptomatique se présente typiquement par :

  • Douleur d’aine antérieure (++++) — souvent décrite avec le « C-sign » (main en C autour du grand trochanter)
  • Douleur latérale de hanche (++) — pouvant mimer une tendinopathie glutéale
  • Douleur lombaire basse (+) — par compensation pelvi-rachidienne
  • Symptômes mécaniques — claquements, sensations d’instabilité, dérobement, blocages
  • Aggravation — station assise prolongée, marche prolongée, course, mouvements en abduction-extension-rotation externe (yoga, fentes profondes)

Co-morbidités quasi systématiques (Jacobsen et al., Skeletal Radiol 2018, n=100) :

🔻 Ilio-psoas
56 % de tendinopathies associées
🔻 Abducteurs
42 % (moyen et petit fessiers)

🧪 Tests cliniques — ce qui est validé en 2026

1 Tests d’instabilité antérieure (les plus utiles)

Données : Hoppe et al. (Am J Sports Med 2017, n=109) ; revue systématique Reiman et al. (JOSPT 2019).

  • AB-HEER (Abduction–Extension–External Rotation)
  • Prone Instability Test
  • HEER (Hyperextension–External Rotation)

2 Tests d’amplitude et de laxité

  • Hip Rotation Arc (flexion + RI + RE) : > 200° = positif (sensibilité 69 %, spécificité 80 % — Cvetanovich et al., AJSM 2023). Un arc > 210° doit faire suspecter une instabilité/dysplasie.
  • Beighton score ≥ 4/9 : indique une hyperlaxité généralisée. Jusqu’à 50 % des patients dysplasiques ont une hyperlaxité associée (Schmitz et al. 2020). À intégrer systématiquement chez le jeune adulte avec douleur de hanche.

3 Évaluation extra-articulaire — palpation systématique

Compte tenu des prévalences citées (56 % ilio-psoas, 42 % abducteurs), palpez systématiquement :

  • Le tendon ilio-psoas (insertion sur le petit trochanter — patient en décubitus dorsal, hanche fléchie 30°)
  • Les tendons des abducteurs (insertions trochantériennes — moyen et petit fessiers)
  • Évaluez la force isométrique en flexion, abduction, extension et adduction au dynamomètre manuel

🩻 Imagerie — LCEA, mais pas seulement

Le Lateral Center-Edge Angle de Wiberg (1939) reste le paramètre radiographique de référence sur radiographie de bassin de face debout (en charge). Reproductibilité excellente (ICC intra-observateur 0,98 ; inter-observateur 0,87–0,93).

Valeur LCEAInterprétation
< 20°Dysplasie classique
20–25°Dysplasie borderline (zone grise pathologique)
25–40°Couverture normale
> 40°Sur-couverture (suspicion de pincer-FAI)

Classification d’Ottawa (Bali et al., Bone Joint Res 2020) : rend compte de la nature multidirectionnelle de la déficience acétabulaire. Reproductibilité substantielle à excellente (kappa 0,42–0,87).

Latérale / globale
59 % des cas opérés en série PAO
Antérieure
37 % des cas opérés
Postérieure
4 % des cas opérés
⚠️ Pourquoi c’est important
Le LCEA seul peut sous-estimer la déficience antérieure ou postérieure isolée

💪 Pourquoi ça marche — mécanismes de l’exercice

L’acétabulum dysplasique offre une stabilité osseuse réduite. La compensation se fait par les stabilisateurs dynamiques actifs — capsule, labrum, et surtout musculature péri-articulaire : ilio-psoas, ilio-capsulaire, moyen et petit fessiers, adducteurs. Or ces structures sont chroniquement surchargées, expliquant la prévalence de tendinopathies associées.

Le rationnel de l’exercice repose sur 4 mécanismes :

  • 1
    Stabilisation dynamique

    Renforcement des stabilisateurs profonds (ilio-psoas profond, ilio-capsulaire, moyen fessier postérieur).

  • 2
    Contrôle neuromusculaire

    Restauration sur des tâches en charge fonctionnelle (single leg stance, fente, squat unipodal).

  • 3
    Réduction des contraintes

    Diminution du cisaillement antérieur par optimisation du contrôle pelvi-fémoral et glutéal.

  • 4
    Rééducation cognitivo-comportementale

    Déconditionnement de la kinésiophobie (TSK-11), de la catastrophisation (PCS), restauration de l’auto-efficacité (PSEQ) et de la qualité de vie (HAGOS, iHOT-33).

📋 Dosage recommandé

⏱️ Durée minimale
12 semaines (3 mois) — référence avant toute discussion chirurgicale
📅 Fréquence
2–3 séances supervisées hebdomadaires + travail autonome
💪 Intensité
PRT 8-RM à 12-RM, progression hebdomadaire
🎯 Cibles
Ilio-psoas, moyen et petit fessiers, grand fessier, adducteurs, extenseurs lombaires profonds
📊 Surveillance
VAS ≤ 50/100 acceptable pendant et 24 h après l’exercice

🧠 Outcomes patient-reported à intégrer

Pour suivre vos patients de manière rigoureuse et evidence-based, le commentaire JOSPT 2026 recommande :

HAGOS
Copenhagen Hip and Groin Outcome Score — 6 sous-échelles, validé chez le jeune adulte
iHOT-33
International Hip Outcome Tool — VAS auto-administrée, MCID = 6 pts
TSK-11
Tampa Scale of Kinesiophobia — seuil ≥ 25 = kinésiophobie significative
PSEQ
Pain Self-Efficacy Questionnaire — prédicteur d’évolution
PCS
Pain Catastrophising Scale — seuil ≥ 30 = catastrophisation élevée
EQ-5D-5L
Qualité de vie générique

🎯 Conclusion — un changement de paradigme

Pendant des décennies, la dysplasie de hanche de l’adulte a été l’angle mort du clinicien musculosquelettique : invisible sur les radiographies que personne ne mesure, masquée par les diagnostics de tendinopathie/FAI/arthrose précoce, et négligée dans les programmes de formation initiale.

Le commentaire de Jacobsen et al. (JOSPT 2026) ne se contente pas de faire le point — il recadre la dysplasie comme un diagnostic central de la douleur de hanche du jeune adulte, en particulier de la femme jeune.

🎯

Le kinésithérapeute de premier recours est le maillon stratégique du parcours de soins : anamnèse rigoureuse + examen physique structuré + Beighton + tests d’instabilité spécifiques + lecture du LCEA + programme de renforcement progressif suffisamment long.


✅ Les 7 changements à mettre en place dès lundi au cabinet

  • 1
    Mesurer le LCEA soi-même

    Ne pas se fier au compte rendu radiologique. ✗ « Pas de lésion osseuse » ne signifie pas « pas de dysplasie ». Apprendre à mesurer le LCEA sur la radio de bassin debout.

  • 2
    Suspecter chez la jeune femme avec douleur d’aine chronique

    ~80 % des patients dysplasiques symptomatiques sont des femmes. Le profil typique : 20–40 ans, douleur d’aine antérieure, aggravée en assis prolongé et en abduction-rotation externe.

  • 3
    Intégrer Beighton + Hip Rotation Arc systématiquement

    Deux tests rapides, reproductibles. Beighton ≥ 4/9 et arc > 200° : les drapeaux qu’on ne peut plus ignorer.

  • 4
    Ajouter au moins un test d’instabilité antérieure

    AB-HEER, Prone Instability ou HEER — en faisceau d’arguments, jamais comme gold standard isolé.

  • 5
    Palper systématiquement ilio-psoas et abducteurs

    Ne pas s’arrêter à la tendinopathie : une tendinopathie d’ilio-psoas chez une jeune femme = dépistage dysplasie obligatoire.

  • 6
    Engager un programme PRT ≥ 12 semaines avant toute orientation chirurgicale

    ✓ 2–3 séances/sem supervisées ✓ 8–12 RM, progression hebdo ✓ Cibles péri-articulaires complètes
    Première ligne validée par les essais en cours (MovetheHip, PreserveHip).

  • 7
    Suivre avec des outcomes validés

    HAGOS ou iHOT-33 + TSK-11 + PSEQ. Le suivi rigoureux est ce qui distingue le kiné EBP du « protocole standard ».

⚠️ Caveats — limites et nuances

⚠️

Les propriétés psychométriques des tests (AB-HEER, Prone Instability, HEER) proviennent essentiellement d’études de niveau 2 sur populations chirurgicales (microinstabilité confirmée par arthroscopie), qui ne sont pas exactement la même entité que la dysplasie morphologique. Utilisez ces tests en faisceau d’arguments, pas comme gold standard isolé.

⚠️

Le seuil LCEA reste débattu : 20° (Wiberg classique), 25° (Murphy), voire 22° pour certains auteurs en imagerie 3D. La classification d’Ottawa est plus complète mais moins répandue en pratique courante française.

⚠️

Les essais MovetheHip (fin 2027) et PreserveHip ne sont pas encore terminés. Les recommandations actuelles d’« exercice ≥ 12 semaines en première ligne » s’appuient sur des études de faisabilité, des consensus Delphi et des cohortes — pas encore sur des RCT à haute puissance avec suivi long terme.

⚠️

La proportion « ~80 % de femmes » provient de cohortes de centres tertiaires de préservation de hanche et peut être surestimée par biais de référence ; elle reste néanmoins très consistante d’un centre à l’autre.

🛑

Cet article s’adresse à des kinésithérapeutes et ne se substitue pas à un avis médical. Toute suspicion de dysplasie doit conduire à une coordination avec le médecin traitant et, si nécessaire, un orthopédiste préservateur de hanche.

📚 Référence principale Jacobsen JS, O’Brien MJM, Doyle HK, Kemp J, Tönning LU, Reiman MP, Mechlenburg I, Heerey J. Understanding Adult Hip Dysplasia: Clinical Presentation, Assessment Techniques and Exercise-Driven Management Strategies. Journal of Orthopaedic & Sports Physical Therapy. 2026. DOI : 10.2519/jospt.2026.13860 📖 Épidémiologie & sous-diagnostic
  • Gosvig KK, Jacobsen S, et al. Hip dysplasia is not uncommon but frequently overlooked. Acta Orthop 2021. PMID 34635020.
  • Freiman SM, et al. Prevalence of Borderline Acetabular Dysplasia. Orthop J Sports Med 2022. PMID 35155698.
  • Nunley RM, et al. Clinical presentation of symptomatic acetabular dysplasia. J Bone Joint Surg Am 2011. PMID 21543686.
📖 Tests diagnostiques cliniques
  • Reiman MP, et al. Accuracy of Clinical and Imaging Tests for Hip Dysplasia and Instability. JOSPT 2019. PMID 30501384.
  • Hoppe DJ, et al. Diagnostic Accuracy of 3 Physical Examination Tests in Hip Microinstability. Orthop J Sports Med 2017. PMID 29226167.
  • Dhillon J, et al. Sensitivity and Specificity for Physical Examination Tests. Arthrosc Sports Med Rehabil 2025. PMID 40692936.
  • Cvetanovich GL, et al. Can Hip Passive Range of Motion Predict Hip Microinstability? AJSM 2023.
  • Ranawat AS, et al. Foot Progression Angle Walking Test. Orthop J Sports Med 2017. PMID 28203594.
📖 Imagerie
  • Bali K, et al. Ottawa classification for symptomatic acetabular dysplasia. Bone Joint Res 2020. PMID 32566146.
📖 Co-morbidités et présentation clinique
  • Jacobsen JS, et al. Muscle-tendon-related pain in 100 patients with hip dysplasia. Skeletal Radiol 2018. PMID 29423249.
  • Lerch TD, et al. Delays in diagnosis are associated with poorer outcomes. Swiss Med Wkly 2017. PMID 28836928.
📖 Prise en charge par l’exercice
  • Jacobsen JS, et al. MovetheHip trial protocol. BMJ Open 2022. PMID 36127096.
  • Reimer LCU, et al. PreserveHip protocol. BMJ Open 2019. PMID 31874882.
  • Mortensen L, et al. Progressive resistance training in hip dysplasia: feasibility study. J Rehabil Med 2018. PMID 30132502.
  • Jacobsen JS, et al. Six-month exercise and patient education intervention. Musculoskelet Sci Pract 2022. PMID 35820302.
  • Disantis AE, et al. Non-Operative Rehabilitation Principles: Delphi Study. Int J Sports Phys Ther 2023. PMID 38050551.